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«La sociologie, une science contre nature ?» 30 janvier 2015

VIe Congrès de l’Association Française de Sociologie
Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines du 29 juin au 2 juillet 2015

Appel à communication

«La sociologie, une science contre nature ?»
Appel à communication du GT41
Corps, techniques et société

L’expression « Contre nature » suggère dans notre civilisation aussi bien la péjoration liée à une forme de redressement artificiel et coercitif d’une nature première (naturalisme) que la valence positive de ce qui serait légitimement travaillé par l’homme, par la culture. La pensée (moderne) occidentale est traversée par l’opposition devenue canonique entre nature et culture. La sociologie elle-même en est l’héritière qui rejette avec Marx le naturalisme moral, inscrit l’homme, ses productions, ses institutions, dans l’ordre de la culture, sépare méthodologiquement les sciences sociales et les sciences de la nature, et s’affranchit des conceptions naturalistes du social. Ce débat  se révèle encore plus problématique et complexe lors que l’on parle du corps. Parce que celui-ci a été pensé depuis l’Antiquité au sein de dualismes que l’ambiguïté du concept de corps ne fait que renforcer : corps sujet et corps objet, corps physique et corps psychique, corps individuel et corps politique/social. La disjonction et le dualisme ont contribué à orienter les corps vers l’expertise des sciences de la nature. Anthropologie, physiologie, biologie, médecine… Le corps relève de l’ordre de la nature. Pourtant les sciences humaines et sociales l’ont à la fois replacé dans l’ordre de la culture et arraché aux dualismes et au naturalisme : avec Hertz, puis avec Mauss, ou encore avec Simmel. Objet complexe, enjeu peut-être dans l’histoire des sciences, le corps pensé par les sciences sociales est essentiellement un corps de la culture, un corps social : «il n’existe peut-être pas de « façon naturelle » chez l’adulte. » (Mauss, 1935). Nous avons à faire à des faits « totaux », comme le dit Mauss, où se mêlent les dimensions sociales, essentielles, et les dimensions physiologiques et psychologiques. Questionner la « contre nature » sociologique de l’étude des corps et des techniques nous encourage à poursuivre la tentative maussienne, pour penser les intrications de l’un et de l’autre.

Le thème de la « nature », apposé à celui des corps et des techniques, suggère facilement une problématique qui dresserait le corps (nature) face à la technique (culture), l’ordre des choses naturelles face à un ordre des choses artificielles. Or, comme on vient de le dire, c’est à la rencontre, la confrontation, la coopération, de ces deux entités que nous travaillons. Sans oublier que le corps est « le premier et le plus naturel instrument de l’homme (…) le premier et le plus naturel objet technique » (Mauss). Nous avions précédemment proposé de penser ensemble les corps et les techniques dans leurs rencontres, leurs confrontations, leurs coopérations, leurs multiples ajustements dans les processus d’innovation (Grenoble 2011), dans les éventuelles violences (Paris, 2009) et les formes de domination (Nantes, 2013) qui les accompagnent. Le congrès de 2015 sera l’occasion de revenir à la posture fondamentale de Mauss, en interrogeant les modalités contemporaines des « fabriques » du corps, et en s’arrêtant conjointement sur nos pratiques de chercheurs, nos usages et nos rapports avec les autres sciences du corps.

Cette interrogation pourra s’articuler autour des axes suivants :

I-    Faire les corps

1-    Quantification, nouveaux modèles et nouvelles pratiques dans l’innovation biomédicale:
Cet axe interrogera les processus de construction des corps par les sciences du vivant et les techniques biomédicales. La production des données discrètes du corps, par les vecteurs de sa modélisation, de sa fragmentation au niveau moléculaire ou de sa visualisation par les techniques d’imagerie, loin de réduire le corps à de simples données biologiques, en reconfigure les représentations, les interventions et les usages. Les bio-technologies permettent de plus en plus d’isoler, de décomposer, de faire circuler, d’accumuler et d’échanger des tissus, des cellules, des fragments d’ADN, des éléments de la reproduction, à grande échelle en alimentant ainsi de nouvelles formes de pratiques et de représentation du corps (génomique, médecine régénératrice, nanomédecine, discrétisation par l’imagerie médicale, techniques de dépistage, procréation médicalement assistée, essais cliniques). La quantification s’accompagne d’une volonté d’objectivation qui semble de plus en plus caractériser nos sociétés. Mesurer le corps, surveiller ses activités biologiques afin de s’autoévaluer, d’améliorer sa santé, sont des activités de plus en plus répandues. La prolifération des données médicales en accès libre, c’est-à-dire produites sans la médiation des professions et des institutions médicales, ainsi que les nouvelles formes de « bio-socialité » qui en découlent, nous invitent à nous interroger quant aux formes de perception du soi, aux représentations de la santé et du corps, au rapport avec les institutions et les techniques médicales, aux usages médicaux et non médicaux de ces données.

2-    Les représentations du corps au carrefour des médecines :
Le GT41 aimerait poursuivre au sein du congrès ses travaux en cours sur les médecines en valorisant la dimension anthropologique et culturelle des pratiques des santé. Mauss a affirmé le social dans l’homme. Les historiens et les anthropologues renchérissent pour affirmer façonnages et modelages par les cultures. La biomédecine contemporaine se confronte continuellement à la diversité des contextes locaux et des moyens d’accès, des traditions médicales et du sens donné à la maladie et à ses manifestations. Soigner le corps et l’esprit suscite partout des attentes, des interprétations et des revendications. Les technologies médicales participent à ce questionnement de manière significative. Médecines d’ici ou d’ailleurs, d’hier ou d’aujourd’hui, elles fabriquent toutes des corps et des regards sur ces corps, qu’ils soient regards savants ou regards profanes. De l’acupuncture à l’imagerie en reconstruction 3D, c’est un travail sur et de la nature qui est élaboré par les médecines et les médecins, en interactions avec leurs patients (quelles que soient les formes de ces interactions, comme nous l’avions vu lors du congrès de 2013) au croisement des croyances, des visions du monde et des options offertes. Du point de vue des connaissances, il s’agira de poursuivre l’interrogation sur les mises en sens et les mises en savoirs provoquées par les technologies, par ceux qui les conçoivent, ceux qui les utilisent et enfin par les contextes de leur appropriation.

3-    Pour une écologie du corps :
Dans le cadre d’une interrogation autour de la notion de nature en sciences sociales, la question « écologique » de l’existence humaine mobilise souvent une vision qui oppose le social (culture) au naturel (environnement). La  position de Mauss, suivie plus récemment  par l’anthropologie de Philippe Descola et de Tim Ingold, invite à penser le corps comme siège de dispositions physiques et psychiques, dont le façonnage  ne résulterait  pas de la seule mise en forme de l’existence collective, mais relèverait tout autant des substrats matériels et écologiques. Le GT 41 invite à proposer des communications à partir de cet être « naturel culturel » de l’humain et de son corps. On pourrait envisager d’interroger de nombreuses pratiques susceptibles de justifier de la nature dans l’homme, ou de la dimension biotopique de nos existences dans leurs résonances corporelles. Ceci s’entendant aussi bien positivement dans les pratiques de consommation (alimentation naturelle, ou biologique…), de soin (phytothérapie, naturopathie…), que négativement, à travers les effets pervers des environnements techniques et des activités sur la santé (maladies professionnelles, pathologies environnementales…).

II- Faire humanité

1-    Modalités éducatives des dressages des corps:
Marcel Mauss insiste particulièrement sur la dimension éducative dans l’apprentissage des techniques du corps, et donc dans le façonnage de celui-ci, des modifications physiques de l’apparence jusqu’aux postures les plus incorporées, et sur les habitus ainsi structurés. Nous pourrions à la fois reprendre ce vaste chantier ouvert par Mauss, nous demander ce qu’il en est aujourd’hui de ces apprentissages, de ces éducations par corps, ailleurs et ici, et  dans la confrontation avec les technologies les plus contemporaines.
Cet axe pourrait ainsi faire place à des études selon les classifications par âge, par sexe, ou par la voie biographique, telle que proposée par Mauss, mais en les réinterrogeant , notamment à partir de l’usage et du recours aux technologies.
Qu’en est-il de la fabrique des êtres aujourd’hui ?
Comment fait-on d’un embryon, d’un fœtus, d’un nouveau-né, un « humain », et à quel(s) moment(s) ? Quels types d’adolescents émergent-ils de l’usage croissant des technologies de la communication, de la mise en réseau de la socialité adolescente, et des représentations de soi sur ces réseaux ? Quels corps les technologies produisent-elles à travers les modelages et marquages divers que proposent les mondes des jeux vidéo (consoles kinésiques), de l’esthétique, ou des appareillages « augmentant » notre « réalité » (google-glass, prothèses bioniques…). Enfin : quels morts sont-ils projetés, mémorisés par le recours aux technologies de l’information  et le web 2.0 ; souvenirs digitalisés (digital after life) sur les réseaux sociaux ou plateformes spécialisées ? A l’inverse, comment refait-on de l’humanité et de la mémoire à travers les restes humains, par le biais de la technologie ?

2-    Genre en question
On développera plus particulièrement les modalités de fabrique des genres. Il sera question d’aborder des thématiques liées à la construction des différences sociales définies par le genre et de questionner comment, dans les pratiques sociales et culturelles, ces différences engendrent des revendications identitaires, des enjeux de pouvoir,  des démarches de récrimination, des discours politiques, de stigmatisations, etc. Le GT 41 propose d’aborder cette « fabrique » par son intersection avec les sciences et les technologies, haut lieu de construction de l’humain. Cet axe est évidemment transversal à tous les autres : il concerne le questionnement sur la quantification et la discrétisation du corps, les formes de dressage, comme les réflexions plus théoriques sur la construction des identités à partir de nos corps sexués, ou hors d’eux. 

3-    Humains/non-humains
Selon l’anthropologue Francesco Remotti, l’activité « naturelle » de l’humain consiste à se modeler culturellement, donc à fabriquer socialement des êtres humains (anthropopoiesis). Dans cet axe, le GT 41 invite à réfléchir aux ambiguïtés de ces constructions dans la modernité et aux modèles émergeants d’humanité : post, trans, alter-humain, nouvelles espèces, hybridations…. Qu’en est-il d’une « nature humaine » et de sa position « centrale » au sein du monde non humain, du point de vue de la sociologie et de l’anthropologie ?  Comment interroger les nouvelles frontières avec l’animalité et avec les machines (robotique…) ? Quelles significations peuvent avoir des « transferts de matière » d’une humanité à une autre entité : xénogreffes, bactéries, virus… ? Comment faire société avec ces « autres » proches ou lointains ? 
Au croisement avec le 1°) de cet axe, quelles pratiques peut-on observer de ré-humanisation des restes humains et autres substances, après qu’ils aient été réifiés, parfois très longuement, comme dans les pratiques muséales, ou hospitalières, par exemple (têtes maories, produits d’accouchements, d’avortements thérapeutiques…) ?  Quels discours et quelles pratiques sont-ils observables et analysables par la sociologie ? Quels concepts et quelles méthodologies les sciences humaines et non humaines proposent-elles  pour aborder ces terrains ?


II-     Faire de la sociologie

Aux croisements des champs et des sciences…
La posture que nous reprenons de Mauss nous oblige à interroger, dans le droit fil de ce que le thème du congrès suggère, les relations que nous entretenons, en tant que chercheur/s/es, avec les autres disciplines qui étudient le corps, qui ne sont pas des sciences sociales, et qui proposent leurs propres discours, leurs concepts – que nous sommes parfois conduits à emprunter, et toujours à questionner -  qui ont leurs propres intérêts, et parfois intérêt à notre collaboration. Le GT41 suggère ici, à travers ce dernier axe transversal, des communications à partir d’expériences de recherches, sinon pluridisciplinaires, du moins ayant placé des sociologues ou des chercheurs en sciences humaines, dans des postures de confrontation, de collaboration, ou d’affrontement, avec d’autres acteurs et d’autres discours sur le corps. Ceci afin d’interroger nos pratiques, notre déontologie, les éventuelles luttes dans le champ scientifique, dont nous pourrions être les acteurs, plus ou moins consentants.
« là où les professeurs « se mangent entre eux » (…). C’est généralement dans ces domaines mal partagés que gisent les problèmes urgents. » (Mauss, 1935)

D’autres pistes sont possibles et nous ne souhaitons pas limiter ici les propositions éventuelles qui pourraient nous être faites. Nous insisterons cependant sur la nécessité d’appuyer les propositions de communication sur des données d’enquêtes solides, quelles que soient la nature des matériaux analysés et les méthodes mises en œuvre. Tous les publics de chercheurs, enseignants-chercheurs, doctorants, sont concernés par cet appel. Le GT 41 est composé de sociologues, anthropologues, philosophes et historiens et toutes les disciplines des sciences humaines sont les bienvenues, dans la mesure où les thèmes des communications s’inscriront dans ceux des axes de recherche énoncés ci-dessus. Il nous semble nécessaire, compte tenu du thème général du congrès, et de ce qui précède, de préciser que les représentants des sciences autres « qu’humaines et sociales » sont également concernés par cet appel.

Consignes aux auteurs
Les propositions de communications devront respecter les consignes suivantes et comporter l’ensemble des données demandées :
Nom et prénom de l’auteur
Statut et institution de rattachement
Adresse de courriel
Titre de la communication
Texte du résumé de communication: en 1400 signes maximum, espaces compris. Ce texte figurera dans les publications de l’Afs.
+
Texte développant la proposition en 7500 signes au maximum, et présentant, dans le développement : l’objet de la recherche, le stade actuel de cette recherche, les données théoriques et les principaux éléments de la problématique, les types de personnes interrogées et/ou corpus constitués, les méthodes d’investigation et d’analyses mises en œuvre, et les principaux éléments de connaissance produits.
Les fichiers seront enregistrés au format Word et devront être expédiés aux adresses conjointes des deux responsables du GT41 (adresses ci-dessous). Ils devront être enregistrés selon la formule suivante :

Congrès Afs 2015 – nom prénom.doc
La date limite d’envoi des propositions est fixée au 5 janvier 2015.
Toutes les propositions seront examinées par les membres du bureau du GT41 qui fera connaître aux auteurs sa décision. Les réponses seront délivrées à partir du 31 janvier 2015. Une proposition acceptée pour le congrès ne sera effectivement prise en compte que dès lors que les conférenciers auront satisfait aux exigences de l’Afs en adhérant à l’Association Française de Sociologie (ou en s’assurant que leur adhésion est à jour), en s’inscrivant au congrès et en déposant leurs résumés sur le site de l’Afs. Cette responsabilité incombera aux auteurs.

Le colloque se déroulera du 29 juin au 2 juillet inclus, à St Quentin-en-Yvelines. Tous les renseignements pratiques seront mis en lignes progressivement sur le site de l’Association Française de Sociologie.
Nous nous tenons à votre disposition pour tous renseignements.
Bon courage à tous.

Les responsables du GT41

Contacts :

Responsables du GT41 :
Valérie Souffron (Université Paris1 – Cetcopra) valerie.souffron@orange.fr , valerie.souffron@univ-paris1.fr,  et Marina Maestrutti (Université Paris1 – Cetcopra) Marina.Maestrutti@univ-paris1.fr

Site de l’AFS :  http://www.afs-socio.fr/
Site du Cetcopra :  http://www.univ-paris1.fr/centres-de-recherche/cetcopra/

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