Portail des Humanités Environnementales

Écologie et environnement en Grèce et à Rome 25 février 2014

Patrick Voisin : Ecolo. Écologie et environnement en Grèce et à Rome (Les Belles Lettres) / Revue Politix N°103 Dossier Représenter les agriculteurs (De Boeck)

Écologie et environnement en Grèce et à Rome
Il peut sembler anachronique de parler d’écologie à propos des Anciens, même si la racine du mot tout comme celle d’économie, provient du grec oikos qui signifie la maison, l’habitat. Car il est vrai qu’ils n’avaient aucun de nos problèmes liés aux gaz à effet de serre, à la radioactivité ou à la pollution, laquelle était plutôt associée à l’idée d’une profanation religieuse, lorsque l’impur entrait en contact avec le pur, c’était le sens du mot latin polluere. C’est d’ailleurs dans ce registre religieux que s’exprimait le plus souvent leur relation à la nature, divinisée dans la personne de Déméter, protectrice de l’agriculture et parente de tout un panthéon de déesses-mères et de figurations divines de la Terre-mère : Isis, Cybèle, Gaia, Nerthus chez les Germains – que Tacite appelle Terra Mater – et ailleurs, jusqu’à la Pachamama des Amérindiens. La plupart des philosophies du monde antique mettent la nature, la phusis des grecs, au centre de leurs systèmes et la poésie pastorale ne parle que des nymphes peuplant le moindre bosquet, les sources et les cours d’eau, les vallées fertiles et les bocages, les grottes ou les montagnes. Il y avait donc un véritable sentiment prégnant de la nature vivante, s’il n’y avait pas d’écologie au sens moderne.

En outre, et c’est tout l’intérêt de cette anthologie, les hommes de l’Antiquité ont su faire preuve de qualités qu’on qualifierait aujourd’hui d’écologiques : ne pas épuiser la ressource et au contraire veiller à l’économiser jusque dans la maison, comme en témoignent les conseils de Vitruve pour l’agencement de la villa rustica, la propriété agricole, dans le but de réaliser – déjà – des économies d’énergie. La qualité de la vie, et notamment des aliments – base de la médecine hippocratique – faisait préférer la vie à la campagne, loin des miasmes de la ville et des produits frelatés, et ils sont nombreux à avoir chanté ses charmes, comme Horace, Martial ou Juvénal, qui dénonce dans ses Satires les ravages de la foule bestiale des Romains : je cite « le flot qui me précède fait obstacle à ma hâte ; la foule pressée qui me suit me comprime les reins. L’un me heurte du coude ; l’autre me choque rudement avec une solive. En voici un qui me cogne la tête avec une poutre… Mes jambes sont grasses de boue. Une large chaussure m’écrase en plein et un clou de soldat reste fixé dans mon orteil. » Même si le trait est un peu forcé, la vie au sein de la nature présente tous les avantages, elle permet de jouir des vraies richesses, d’ailleurs en latin le mot pecunia qui signifie richesse vient de pecus, le bétail.

Si les Romains consommaient de grandes quantités de bois, pour tous les usages – construction, navires, combustion et chauffage – les nombreux traités d’agronomie nous indiquent qu’ils se souciaient de reboiser et connaissaient parfaitement les différentes essences et leur qualités respectives. L’agriculture et l’élevage étaient forcément 100% bio. Et ces traités d’agronomie, dont beaucoup ont été perdus, témoignent d’une véritable science, en grande partie expérimentale. On peut rappeler les ouvrages essentiels et à la vocation pratique affirmée, qui exerceront une influence durable, comme celui de Caton l’Ancien, De Agri Cultura, où l’on peut trouver une préfiguration de la notion d’écosystème, ou bien plus tard, ceux de Columelle, De Arboribus et De Agricultura, le mot étant passé dans l’usage sous sa forme actuelle, d’un seul tenant. Et Varron, l’auteur de l’Économie rurale, qui cite une cinquantaine de noms d’auteurs de traités, dont ceux d’Aristote et de Théophraste, sacrifie dans ses textes à la tradition élégiaque des laudes, les louanges de la terre d’Italie : « Quel blé amidonnier comparer à celui de Campanie ? Quel blé poulard à celui d’Apulie ? Quel vin à celui de Falerne ? Quelle huile à celle de Venafrum ? » On le voit, si les appellations d’origine n’existaient pas encore, l’esprit de terroir était déjà bien présent.

Jacques Munier


Publié ici : http://www.franceculture.fr/emission-l-essai-et-la-revue-du-jour-ecologie-et-environnement-en-grece-et-a-rome-revue-politix-2014
Actualité précédente : Des esclaves énergétiques
Actualité suivante : Journée d’études du RUCHE